STRATIFICATIONS
Paris (F), Galerie Alberta Pane KernotArt, june-juillet 2010
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UN ENCHEVÊTREMENT DE STRATES
Daniele Capra

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Les musiciens utilisent une méthode incontournable pour apprendre à jouer au piano qui est l’apprentissage à deux mains séparées. En effet, les partitions musicales de la main droite et de la main gauche – chacune ayant une fonction bien distincte – ne peuvent s’alterner ni être apprises simultanément. L’interprète doit sédimenter, tant dans son esprit que dans ses gestes, différents mouvements et positions, pour ne les réunir qu’au moment de l’exécution finale. Produire de la musique est une action complexe qui se construit grâce au processus d’automatisation de diverses instances mûries lors de temps différents. Toute la musique, y compris le contrepoint et le jazz, à l’exception des morceaux improvisés, se crée à partir de la recomposition des morceaux temporels antérieurs.
De façon plus générale, la dynamique de la stratification trouve son origine dans la complexité du réel et dans la constance de nos actions au-delà d’un instant déterminé. La stratification témoigne du temps passe, comme nous l’explique le principe d’entropie et d’accroissement du degré de chaos dans l’univers : ces deux notions sont caractérisées par une valeur toujours ascendante. La disposition spatiale et temporelle des éléments se développe en structures visuelles et conceptuelles de formes différentes. Prenons un exemple d’origine naturelle: le graphite et le diamant, l’un utilisé pour les crayons, l’autre pour les bijoux précieux, sont formés par des combinaisons différentes d’éléments ayant la même origine, le carbone. Leur différence réside dans l’ordonnance – la stratification – de leurs structures cristallines. Ordre et chaos, ainsi que leurs degrés intermédiaires, sont en fait chacune des possibilités parmi lesquelles toute forme de stratification peut se produire.
Mais cette structuration à plusieurs niveaux ne caractérise pas seulement les éléments naturels, elle est devenue l’une des dynamiques les plus récurrentes de l’homme moderne, que nous pouvons illustrer par l’utilisation récurrente du préfixe multi. La façon dont nous travaillons et gérons nos relations, mais aussi les objets que nous entourent, sont le fait d’une multiplication de différentes strates, tant et si bien que nous pouvons dire aujourd’hui que nous vivons dans un monde-sandwich. Notre vie se caractérise par des juxtapositions sur divers niveaux d’instances, de visions, de désirs, de frustrations, de lieux et de personnes. Sur l’écran de notre ordinateur des fenêtres sont ouvertes simultanément, notre travail se construit par stratifications. Polyvalents, nous sommes habitués à assurer plusieurs tâches en même temps, à conduire différentes lignes de pensées sans que cela implique leur mélange et leur exclusion. Gérer cette complexité est le pain quotidien de l’homme postmoderne.Dans ce monde, les informations n’ont pas une seule origine, mais au contraire circulent, comme s’il était possible d’ajouter chaque élément, d’un poids parfois semi nul, à une somme infinie : cela nous mène vers la condition errante et liquide dont nous parle Zygmunt Bauman, nous conditionnant, tel un navigateur Internet, à remettre constamment à jour une nouvelle version de la page. Parallèlement la sédimentation d’images et d’objets, perpétuelle et inexorable, permet, à intervalles réguliers, de nous confronter au passé oublié par inadvertance, ou au futur non encore défini. La stratification semble ainsi montrer sa double face, entre fluidité instantanée du devenir et accumulation d’un monde que nous ne pouvons ignorer..


Les artistes

Les oeuvres de la série MCSL2 (Modernity) de Giancarlo Dell’Antonia sont nées de l’observation de l’artiste de son propre bureau et du changement constant des objets reposant sur celui-ci. Livres, revues, lettres et outils de dessin s’accumulent et se déplacent sans continuité sur le plan de travail car de nouveaux éléments génèrent sans cesse des changements dans l’échelle des priorités ou du layout visuel. Dans le travail exposé, l’artiste a reproduit la même dynamique sous une forme numérique, accumulant et juxtaposant, sur des niveaux différents, les images de sa table de travail. En ôtant à l’objet sa fonction, ce dernier devient un simple élément témoignant de l’état du processus perpétuel de modification. Ainsi dans l’oeuvre Modernity plusieurs niveaux temporels et coupures se superposent, chacun conservant l’immédiateté de l’instant de transition, archivé à présent, ainsi que de ceux qui l’ont précédé et qui le suivront.

Igor Eskinja aime mélanger et confondre des plans visuels différents. Ses stratifications, basées sur l’illusion, naissent de la somme de morceaux de réalité et de superstructures, rendant possibles plusieurs niveaux de lecture. Eskinja construit des rébus qui mettent en difficulté le spectateur, le menant vers l’autodérision et l’incitant à rire à contrecoeur de sa propre condition transitoire et trompeuse. Se réfugier vers ses propres perceptions semble être une ancre de sauvetage sûre, pourtant l’artiste croate nous donne un avertissement et nous incite à prêter attention, car le ruban adhésif, la poudre ou le fil électrique nous séduisent tel le chant des sirènes d’Ulysse.

Florence Girardeau réalise ses collages à partir d’images trouvées sur Internet. Le réseau informatique est le point de départ du processus dans lequel l’image perd sa fonction iconique et est dématérialisée, puis coupée en bandes afin que plus rien ne soit identifiable. Les oeuvres de l’artiste, témoignant de la mort quotidienne de l’image, sont aussi capables de générer de nouvelles visions, des nouvelles orographies créées à partir de mille éléments différents, qui se perdent dans la confusion. Le verre, sur lequel sont collées les centaines de bandes, rend possible une vision par transparence. Les images résultent d’une nouvelle vie en strates, que nous ne comprenons pas et dans laquelle nous sommes perdus.

Le processus de dépouillement de la toile de Bruno Kladar est en soi un acte violent et spirituel. L’artiste s’acharne sur la toile, sur cette superficie ayant recueillis des pigments mais aussi des images qui appartiennent à l’histoire de l’art. Il la viole et il l’aime à la fois, la réduisant en morceaux puis cherchant à la faire vibrer par des formes microscopiques capables de composer une mosaïque à différents niveaux visuels. Le processus se développe grâce à la sédimentation des morceaux de toile dans son atelier : la toile tombe par terre, malheureuse, pour resurgir en une composition abstraite, dont le poids s’oublie face à la simplicité de la forme. Ces fragments, ordonné d’une façon nouvelle, dansent sous nos yeux telles des marguerites dans un champ d’herbe.

L’oeuvre de Marie Lelouche pousse à l’extrême la possibilité de reproduction d’une empreinte d’un morceau de réalité. Les empreintes de paupières réalisées en porcelaine perdent progressivement leur pouvoir de copie, laissant entrevoir derrière chacune une part d’infidélité perceptible. Le moule, au fur et à mesure des utilisations successives, apparaît de moins en moins fidèle et les yeux finissent par ressembler à ceux de quelqu’un d’autre. La stratification de la matière éloigne progressivement la copie de son modèle original, ce que nous percevons de manière infime. Ainsi, chaque empreinte du monde se dégrade en résidus, en déchets, dans un vide..

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